Ce texte faisait partie du programme du premier concert de Manolis KALOMIRIS (1883-1962) à Athènesen 1908. Il est considéré comme le manifeste de l’école nationale grecque, parce que c’était la première fois qu’un compositeur grec exprimait aussi clairement son intention de faire une musique nationale, en citant plusieurs cas de compositeurs européens (surtout des musiciens russes appartenant au groupe des cinq) qui avaientlemême projet avant lui. Lejeune compositeur, (ilavait alors 25 ans), présentait sa conceptiond’une musique nationale.
Marios Chryssikopoulos
Le compositeur qui présente pour la première fois aujourd’hui une petite partie du début de son œuvre, a rêvé de faire une vraie musique nationale, fondée, d’une part, sur la musique de nos chansons populaires pures, mais ornée, d’autre part, de tous les moyens techniques que nous a offerts le travail incessant des peuples qui ont fait des progrès en musique, et d’abord des Allemands, Français, Russes et Norvégiens.
Pour arriver à lier harmonieusement ces éléments hétéroclites, l’artiste a jugé qu’il devait s’appuyer sur notre littérature vivante, à l’exemple de celui qui, en cueillant des branches à plusieurs arbres, confectionne des couronnes avec ses différentes fleurs.
Et cela ne signifie pas qu’on doive mélanger ces éléments toujours de la même manière. Au contraire ! Il arrive souvent que le caractère national se distingue très aisement, mais il se peut aussi que la technique et les ornéments cèdent tellement à la simplicité de la chanson populaire, que l’on puisse très difficilement retrouver leurs traces.
Cela n’a rien à voir ! Et comme le poète est libre de puiser son inspiration là où il la trouve, soit dans les traditions nationales soit dans des sujets universels, ainsi le musicien se rapprochera tantôt de la muse nationale, tantôt de l’art étranger.
Il faut ici noter que l’artiste qui se présente pour la première fois aujourd’hui, évite d’ emprunter des mélodies de nos chansons populaires dans son travail, seulement les thèmes dans quelques-unes de ses grandes oeuvres (Suite Roméique (2), Ballades(3)etc.) et les mélodies dans quelques-unes de ses chansons ont été construits sur le rythme, les échelles et le caractère de nos chansons populaires, parce qu’il trouve que l’emprunt systématique de mélodies populaires aide très peu le dévaloppement de la musique nationale. En effet le compositeur estime que l’emprunt systématique de mélodies populaires aide très peu le développement de la musique nationale. Ainsi TCHAIKOVSKI et RUBINSTEIN, bien que l’on trouve dans leurs œuvres très souvent des mélodies nationales russes, ne sont pas vraiment considérés comme des musiciens nationaux par rapport aux plus jeunes (successeurs de GLINKA qui avait tracé le premier ce chemin), RIMSKY-KORSAKOV, BALAKIREV, MOUSSORGSKI, BORODIN, DARGOMINSKI et leur élève GLAZOUNOV, chez qui l’on rencontre très rarement des mélodies nationales Russes, mais qui expriment toujours une partie de l’âme nationale.
Et cela doit être le but de toute vraie musique nationale, de construire le Palais dans lequel s’installera l’âme nationale !
Si, pour la construction de son palais l’artiste a utilisé du matériel étranger aussi avec le sien, ce n’est pas grave ; il suffit que son palais soit fondé sur la terre grecque, qu’il soit fait pour être apprécié par des yeux grecs d’abord, pour être considéré comme un authentique palais grec.
Cependant en tout ce que l’artiste entreprend, en tout ce dont il s’occupe, il y a une chose qu’il ne saurait négliger : la Vie ; c’est pourquoi il est impossible qu’une musique nationale s’épanouisse, sans être profondément imprégnée par la langue Nationale, vivante du peuple (4).
On peut aussi définir ainsi le but de la musique : donner de la vie aux rêves d’une part,représenter la vie comme un rêve d’autre part ; mais, pour qu’elle atteigne ce but, tout ce qui l’accompagne dans sa présentation extérieure (la langue dans la musique vocale, la langue et le livret dans la musique dramatique, le programme dans la musique instrumentale à programme) doit toujours être vivant et spontané, de manière que l’esprit de l’auditeur, sans se fatiguer par un travail accessoire, s’unisse à son cœur, pour comprendre et ressentir en même temps, et entrevoir l’élément surnaturel que toute vraie musique doit contenir.
Il est donc clair pour ces raisons esthétiques que si le puriste, étant donnée sa vie fausse, artificielle, (sans parler ici des raisons techniques qui nous empêchent de l’accepter avec ses n (5) et ses s rendant extrêmement difficile l’exécution ), n’ pas été apte à nourrir une littérature puissante, il ne sera jamais digne non plus de produire une musique puissante (l’art qui, après la littérature, a le plus grand rapport avec la langue).
Comme d’autre part notre littérature s’est épanouie seulement
après avoir échappé au piège étouffant
du puriste, ainsi notre musique arrivera à une certaine grandeur
seulement quand elle suivra le grand chemin de la vérité,
celui que nous a montré le poète du Voyage (6), et
quand elle volera avec les grandes ailes qu’a offertes au peuple grec le
poète des
Douze Paroles du Gitan (7).
Athènes, juin 1908
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(1) Ce texte fut publié dans : KALOMIRIS Manolis, Ma vie et mon art - mémoires 1883-1908, Athènes, Néphéli, 1988, pp. 145-147.
(2) Œuvre à quatre mouvements pour orchestre, composée en 1907, puis révisée en 1910 et en 1936. Voir : SYMEONIDOU Aléka, Dictionnaire de compositeurs grecs, Athènes, Philippos Nakas, 1995, p. 166. L’adjectif roméique est, en grec moderne, synonyme de l’adjectif grec.
(3) Trois Ballades : œuvre pour piano composée en 1905-06, puis révisée en 1933 et en 1958. Voir : ibid., p. 167.
(4) Ici KALOMIRIS intervient sur le problème linguistique qui était à l’époque une question brûlante en Grèce. Les partisans d’un langage puriste (caractérisé par des types archaïques et une certaine rigidité d’expression) s’opposaient aux partisans du langage démotique, parlé par le peuple (démos=peuple en grec). Le langage puriste était le langage officiel de l’administration et s’accompagnait, au niveau idéologique et politique, d’une mentalité élitiste et conservatrice, tandis que le langage démotique impliquait une attitude progressiste. KALOMIRIS prend ici clairement position pour le démotique, et, en plus, il prétend que seul ce dernier est capable de coexister avec la musique, grâce à son authenticité. Le texte que nous traduisons ici est lui-même rédigé en pur démotique, ce qui a suscité de très vives réactions contre le compositeur. Il faut également noter que le démotique n’est devenu langage officiel de l’administration grecque qu’en 1976.
(5) Terminaisons de substantifs utilisées dans le langage puriste.
(6) Il s’agit de Yannis PSYCHARIS (1854-1929), auteur important, qui a écrit en démotique. Mon voyage est le titre d’un de ses romans, dont la publication en 1888, « marquait une étape non seulement linguistique, mais aussi littéraire. Les écrivains qui mettent en pratique les leçons de PSYCHARIS adoptent le démotique, la langue parlée par le peuple ; beaucoup plus expressif, le démotique contribue à l’essor du naturalisme. » (BENOIT-DUSAYSOY Annick et FONTAINE Guy, (dir.), Histoire de la littérature européenne, Paris, Hachette, 1992, p. 655.)
(7) Il s’agit de Kostis PALAMAS (1859-1943), célebre
poète grec, que KALOMIRIS appréciait beaucoup et dont il
a mis plusieurs poèmes en musique. Une de ses œuvres poétiques
importantes est les Douze paroles du gitan. « Son œuvre
poétique monumentale se développe tout au long d’un demi-siècle
et comporte plus de vingt recueils[…] Conservant souvent un ton romantique,
elle est tout entière traversée par une réflexion
philosophique dont l’axe central constitue l’idée de l’hellénisme
ancien, byzantin et moderne. » (ibid., p. 643).